Nous proposons de rattacher notre tableau au corpus de l’œuvre d’Albert Hertel. Peintre berlinois, Hertel s’impose comme l’une des figures sensibles du réalisme allemand au tournant du siècle. Élève de l’Académie des Beaux-Arts de Berlin, il cultive très tôt le goût des récits en images et d’un naturalisme attentif aux nuances du quotidien. Ses longs séjours à Rome et la lumière qu’il y découvre imprègne durablement sa palette. Lorsqu’il rentre dans sa ville natale, il expose régulièrement au Salon où le public apprécie la chaleur de ses atmosphères et la délicatesse silencieuse de sa peinture.
Au cours du XIXᵉ siècle, la chasse à courre occupe une place singulière : elle est à la fois un thème pictural prisé et un puissant marqueur de distinction sociale. Les artistes s’y intéressent pour son esthétique mondaine, son énergie, son mouvement et l’élégance codifiée d’une pratique profondément ancrée dans les traditions européennes. Plus qu’un simple divertissement aristocratique, elle devient un véritable spectacle. Peintres et graveurs y représentent animaux et équipages selon des codes précis, mettant en scène la maîtrise technique des veneurs et le prestige dont ils jouissent.
Dans l’œuvre que nous vous présentons, le peintre ne représente pas une scène de chasse en mouvement, mais se concentre sur la figure d’un veneur, membre de l’équipage. Installé à la lisière de la forêt, celui-ci porte son cor à la bouche, peut-être pour annoncer une pause ou indiquer son arrêt. Le jeune veneur apparaît représenté de trois quarts, soufflant dans un cor de chasse dont la forme circulaire prolonge avec élégance la courbe de son geste. Son vêtement, inspiré des tenues en usage dans les chasses allemandes, anglaises et françaises, se compose d’un manteau de drap de laine rouge ajusté ; sa chevelure est retenue par un nœud de satin noir.
À gauche de la composition se profile la silhouette d’un chien, qui renforce le caractère cynégétique de l’ensemble. Assis calmement auprès de son maître, le regard tourné vers la gauche comme interpellé par un élément hors champ, il évoque la fidélité et la profonde complicité unissant l’homme et l’animal.
Autour du personnage, le peintre choisit d’accorder une place majeure à la végétation, qu’il rend par des touches libres et rapides. Les enroulements de son pinceau évoquent le vent qui circule, les feuilles frémissantes et la fraîcheur d’un matin de chasse. S’inscrivant dans la tradition naturaliste de la fin du XIXᵉ siècle, il enveloppe le rouge éclatant du manteau — devenu le centre visuel de l’œuvre — d’une palette de tons sourds, oscillant entre bruns, verts et gris. Ce contraste chromatique confère au veneur une présence dominante, comme porteur d’un son qui se diffuse dans l’espace.
Tout suggère que l’œuvre a été réalisée sur le motif : sans artifice, l’artiste semble avoir transcrit directement ce qu’il observait, fidèle à une pratique fondée sur l’étude immédiate de la nature. Il paraît ainsi avoir cherché à saisir un moment suspendu, presque musical, où la forêt retient son souffle pour écouter l’appel du cor. Par le jeu des sensations — l’ouïe, la vue, le toucher, jusqu’à l’odeur du sous-bois que l’on devine dans l’épaisseur de la matière — cette peinture sollicite et éveille les sens du spectateur.
Le traitement du ciel, léger et brumeux, laisse deviner une lumière diffuse, peut-être celle de l’aube ou d’un calme crépuscule. L’ensemble évoque une scène saisie sur le vif dans laquelle l’artiste privilégie l’énergie, la spontanéité et la sensation plutôt que le détail minutieux. Tout dans ce tableau invite à la contemplation : la solitude du chasseur, la poésie du geste, la douceur du paysage et le murmure lointain de la chasse qui se met en marche.
