Originaire de Strasbourg, où il se forma à l’École publique de dessin, également fréquentée par son contemporain Martin Drolling, Jean-Frédéric Schall gagna Paris en 1772. Admis à l’École royale des Élèves protégés de l’Académie royale, il poursuivit sa formation fréquentant successivement les ateliers de Francesco Casanova, Nicolas-René Jollain et Nicolas-Bernard Lépicié.
Peintre galant par excellence, Schall consacra l’essentiel de son œuvre à des scènes pastorales ou d’intérieur peuplées de couples élégants, de jeunes femmes et de danseuses, rendues avec une grâce légère et un esprit libertin. La fluidité de sa touche, la délicatesse de sa palette et le charme de ses compositions lui valurent d’être longtemps confondu avec Jean-Honoré Fragonard. Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que son œuvre fit l’objet d’une réévaluation critique, révélant l’un des peintres les plus raffinés de la fin du XVIIIe siècle. Son succès est notamment illustré par la célèbre série des Amours — La Nichée des Amours, La Pipée des Amours, La Ruche aux Amours et L’Attaque des Amours — réalisée pour le banquier Jean-Frédéric Perregaux et sa résidence parisienne, l’Hôtel Guimard, puis passée dans la collection des princes Demidoff.
Les bouleversements politiques de la Révolution amenèrent Schall à faire évoluer son répertoire. Sans renoncer à l’élégance de son style, il s’orienta progressivement vers des sujets inspirés d’une littérature sentimentale et édifiante, où les valeurs morales occupaient une place centrale. Cette tendance se manifeste dès 1791 avec les compositions réalisées pour l’édition illustrée des Amours de Psyché et de Cupidon de La Fontaine publiée par Pierre-François Didot le Jeune, et se poursuit à travers plusieurs suites consacrées à Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, Estelle et Némorin de Jean-Pierre Claris de Florian, Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau ou encore Don Quichotte de Miguel de Cervantès. Généralement commandées par des éditeurs, ces séries étaient ensuite gravées afin d’accompagner les ouvrages imprimés.
C’est dans cette évolution de son œuvre que prennent place les deux tableaux que nous présentons. Ils appartiennent à une suite de six épisodes consacrés à Louise de La Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière (1644-1710), première favorite officielle de Louis XIV. Après plus de dix années passées à la cour, où elle fut progressivement éclipsée par la marquise de Montespan, nouvelle favorite du roi, elle se retira au couvent des Carmélites du Faubourg Saint-Jacques sous le nom de Louise de la Miséricorde afin d’expier une liaison désormais considérée comme fautive. Cette destinée, mêlant passion, repentir et rédemption, connut un immense succès sous le Premier Empire, dont elle incarnait parfaitement les idéaux moraux.
La série retrace chronologiquement les principaux épisodes de son existence : Mademoiselle de La Vallière chez une femme paralytique, Louis XIV fait sa première déclaration d’amour à Mademoiselle de La Vallière, Mademoiselle de La Vallière et Louis XIV sous une tente de feuillage au bois de Vincennes, Louis XIV dans la chambre de Mademoiselle de La Vallière, Mademoiselle de La Vallière et le marquis de Bragelonne, puis Mademoiselle de La Vallière au couvent de Chaillot [1] . Le cycle s’ouvre et s’achève sur deux scènes de charité chrétienne, encadrant les épisodes centraux, dont font partie nos deux tableaux, consacrés à la naissance de l’amour entre La Vallière et Louis XIV. Schall parvient ainsi à concilier les exigences morales du nouveau siècle avec le raffinement hérité de l’esthétique rococo. Il y déploie tout ce qui fait le charme de son art : des paysages lumineux, une végétation abondante, des étoffes aux tonalités délicates et une société élégante évoluant dans une nature idéalisée. La réserve de La Vallière, dont le regard abaissé évite celui du souverain, laisse déjà transparaître la modestie et la retenue de la future pénitente.
Commandée à Schall par l’éditeur parisien Basset afin d’illustrer le roman La Duchesse de La Vallière de Madame de Genlis, publié en 1804, cette série fut ensuite gravée par Louis-Charles Ruotte et Prud’hon fils. Schall réalisa d’abord six esquisses peintes sur panneaux de petit format avant de développer ces compositions sur toile. Relayées par l’estampe, elles trouvèrent également une nouvelle destination dans le domaine des arts décoratifs : la manufacture nantaise Favre-Petitpierre et Cie en reprit les modèles pour réaliser des toiles imprimées en coton destinées à l’ameublement, parmi lesquelles figure l’exemplaire aujourd’hui conservé à l’Art Institute of Chicago. Ces tissus, ornés de sujets historiques, pastoraux ou allégoriques, témoignent de l’ample succès rencontré par l’univers de Schall, dont les inventions circulèrent bien au-delà du marché de la peinture et de l’édition illustrée.
La fortune de l’histoire de Madame de La Vallière ne se limita toutefois pas à la série conçue par Schall et inspira plusieurs artistes. Au Salon de 1806, Fleury François Richard présenta ainsi Mademoiselle de La Vallière carmélite (Moscou, musée Pouchkine, inv. Ж-2407), représentant la favorite retirée du monde en habit religieux. Dans les années 1820, Horace Vernet réalisa à son tour une suite de huit compositions consacrées à la duchesse, largement diffusée par la gravure, enrichissant le récit d’épisodes nouveaux, comme la contemplation par La Vallière de l’enfant né de l’union de Louis XIV et de Madame de Montespan ou la remise du voile dans la chapelle du couvent des Carmélites. Dans le contexte romantique de la Restauration, Vernet transforme La Vallière en une héroïne sentimentale et tragique, dont le destin exemplaire repose sur la souffrance, le repentir et la rédemption. Nous retrouvons ce même esprit dans le tableau réalisé par Louise-Adélaïde Desnos, Madame de La Vallière demandant pardon à la reine Marie-Thérèse, exposé au Salon de 1838 (vente Christie’s Londres, 1er octobre 2008, sous le n° 48).
Les autres épisodes constituant notre suite sont réapparus ponctuellement sur le marché de l’art, notamment Mademoiselle de La Vallière et le marquis de Bragelonne, vendu chez Sotheby’s Billingshurst en 1994 ou encore Mademoiselle de La Vallière au couvent de Chaillot, accompagnant nos tableaux lors de la vente Christie’s de 2002. Les deux œuvres que nous présentons occupent toutefois une place particulière au sein de cet ensemble, incarnant l’esprit le plus fidèle à la sensibilité de Schall. Elles offrent ainsi une brillante synthèse entre la tradition galante de l’Ancien Régime et la nouvelle sensibilité romantique du début du XIXe siècle.
D. G.







